« Améliorer le niveau de littératie est un enjeu majeur de santé publique »

Emmanuelle Hamel, responsable Unité personnes âgées et populations vulnérables à Santé publique France, était l’une des intervenantes du colloque Agirc-Arrco organisé le 8 février dernier à Paris (1). Elle a notamment souligné le travail à accomplir pour concevoir une information lisible et compréhensible par le plus grand nombre. Entretien.

Comment définissez-vous le concept de littératie en matière de santé ?

Emmanuelle Hamel : Selon l’OCDE, la littératie au sens large est « la capacité de comprendre, d’évaluer, d’utiliser et de s’approprier des textes écrits pour participer à la société, réaliser ses objectifs et développer ses connaissances et son potentiel ». Elle concerne tous les domaines de la vie quotidienne. Cinq niveaux de maîtrise de la langue ont ainsi été déterminés, du plus faible (niveau 1 : difficulté à lire un texte simple) aux plus élevés (niveaux 4 et 5 : capacité à résoudre un problème complexe). Le niveau 3, nécessaire pour terminer des études secondaires, est considéré comme le minimum requis pour composer avec les exigences de la vie quotidienne et du travail. Dans le domaine de la santé, la littératie est la capacité des individus à gérer de l’information pour faire des choix favorables à leur santé. Plus précisément, selon une définition consensuelle, c’est « la connaissance, les compétences, la motivation et la capacité à repérer, comprendre, évaluer et utiliser des informations sur la santé lors de la prise de décisions dans les contextes des soins, de prévention des maladies et de la promotion de la santé pour maintenir ou améliorer la qualité de vie » (Sorenson et al. 2012).

Quels sont les liens et les enjeux entre littératie et santé ?

E. H. : La littératie est aujourd’hui reconnue comme un déterminant majeur de santé. Les personnes ayant un faible niveau de littératie en santé ont par exemple moins recours à la vaccination, participent moins aux programmes de dépistage, sont davantage hospitalisées en urgence, utilisent moins les services de prévention que le reste de la population... C’est une source importante d’inégalités. Au contraire, avoir un bon niveau procure une meilleure autonomie dans la vie quotidienne. Cela permet de communiquer avec les professionnels de santé, d’avoir accès aux soins et à la prévention, de prendre des décisions liées aux soins ou à sa santé, tout au long de sa vie.

Comment se situe la France en la matière ?

E. H. : Nous n’avons pas pour l’instant en France de données à grande échelle sur la littératie en santé. Mais une étude de l’OCDE(2), réalisée en 2012 sur la littératie au sens large, montre que 60 % des Français possèdent un niveau inférieur ou égal à 2. Des résultats préoccupants. La France n’est pas un cas isolé. Selon une autre étude (3), 47 % des Européens ont un niveau insuffisant de littératie en santé. Et au Canada, 66 % de la population n’atteint pas le niveau de compétences souhaitable pour gérer adéquatement leur santé (4).

Quels sont les publics les plus vulnérables ? Qu’en est-il des personnes âgées ?

E. H. : Une partie de la population rencontre des difficultés pour accéder et analyser l’information. Il s’agit notamment des personnes peu scolarisées, migrantes, ne maîtrisant pas la langue du pays d’adoption, précaires, en situation de handicap… Le niveau de littératie est également plus bas chez les personnes âgées. Il y a un effet générationnel. Les plus âgés appartiennent à des générations moins scolarisées. L’avancée en âge peut avoir par ailleurs un effet défavorable. Certaines personnes âgées utilisent de moins en moins leurs compétences, perdent leurs capacités et leur maîtrise. C’est problématique car cela affecte leur potentiel d’autonomie et joue sur leur maintien à domicile. Soulignons aussi l’impact de la fracture numérique sur cette population.

Quels sont les freins à la compréhension et à l’intégration des messages d’information, de prévention, notamment pour les personnes âgées ?

E. H. : Ils sont souvent liés à la conception de l’information : vocabulaire trop complexe, choix des visuels, accessibilité… Autre difficulté : comment s’adresser aux « jeunes » seniors ? Ils sont encore actifs et ont du mal à se projeter vers l’avancée en âge. Certains sujets, notamment l’adaptation du logement, sont difficiles à aborder avec eux. L’enjeu est pourtant d’agir en amont.

Comment la communication concernant la prévention et le soin peut-elle s’adresser 
à tous ?

E. H. : Pour répondre aux enjeux posés, nous menons chez Santé publique France deux types d’approches complémentaires : nous développons, d’une part, des supports d’information et des outils pour des cibles spécifiques (seniors, migrants…) ; nous réalisons, d’autre part, des dispositifs selon une démarche de « conception universelle » d’emblée accessibles au plus grand nombre, sans nécessiter d’adaptation spécifique. La collection de brochures et de vidéos « Pour comprendre » illustre bien ce traitement de l’information simplifié et accessible à tous : messages essentiels, vocabulaire simple, dessin pour illustrer chaque message, neutralité des visuels… Cette démarche de conception universelle s’appuie sur une approche inclusive associant étroitement les usagers à chaque étape de conception. Elle insiste également sur la responsabilité des organisations et des professionnels, afin de prendre en compte la diversité des publics.

Justement, quels outils mettez-vous à la disposition des professionnels pour améliorer les choses ?

E. H. : Nous avons par exemple conçu en 2017, dans le cadre d’un partenariat avec les caisses de retraite et l’Agirc-Arrco, un dispositif baptisé « Bonne journée, bonne santé ». Il s’adresse aux professionnels intervenant auprès des personnes âgées en situation de précarité. Son principe ? 
À l’aide de cartes de dialogue, le professionnel engage avec la personne âgée, lors d’un entretien individuel ou en atelier collectif, un échange qui vise à favoriser l’acquisition de comportements protecteurs. Ce dispositif est aujourd’hui gratuitement disponible en kit papier. Plus de 60 professionnels du réseau des caisses de retraite ont été formés à son utilisation, en mai et juin 2017. Nous réalisons par ailleurs, en partenariat avec une équipe québécoise, un guide pratique 
« Communiquer pour tous – Guide pour une information accessible ». Disponible avant l’été, il permettra de sensibiliser et d’outiller les professionnels pour concevoir une communication écrite, orale, numérique ou par l’image accessible à tous, selon l’approche de conception universelle. 

(1) Bien vieillir : l’émergence de pratiques innovantes en prévention primaire.
(2) OCDE, enquête PIAAC, 2012
(3) HLS-EU, 2012.
(4) Bernèche, Traoré et Perron, 2012.

Mini-bio

  • Depuis 2016, Emmanuelle Hamel est responsable de l’Unité personnes âgées et populations vulnérables à Santé publique France. Elle veille à informer le public via différents médias et à créer des ressources pour les professionnels et les formateurs, afin de soutenir l’acquisition, le maintien et le renforcement des compétences en promotion de la santé.
  • De 2007 à 2016, elle est chef du département Développement des compétences et Améliorations des pratiques professionnelles à l’Inpes.
  • Elle occupe, de 1996 à 2007, plusieurs postes au sein des services déconcentrés et centraux du ministère de la Santé.

Pour en savoir +

Lire le numéro de la Santé en action de juin 2017 « Communiquer pour tous : les enjeux de la littératie en santé » http://inpes.santepubliquefrance.fr/SLH/sommaires/440.asp
Retrouvez la présentation en ligne de l’outil « Bonne journée, bonne santé » sur www.pourbienvieillir.fr/bonne-journee-bonne-sante
Rendez-vous sur l’espace accessible « L’info accessible à tous » inpes.santepubliquefrance.fr/accessible/index.asp