« Il faut inventer une nouvelle protection pour les nouveaux métiers »

Entretien avec Philippe Escande, co-auteur de l’ouvrage intitulé Bienvenue dans le capitalisme 3.0 et animateur, le 29 juin dernier, de la table ronde organisée dans le cadre de la Rencontre des présidents Agirc-Arrco, sur « Les nouvelles formes d’activité et leurs conséquences sur la protection sociale ».

MINI-BIO

Titulaire d’un master de Biologie, Philippe Escande a débuté à L’Usine Nouvelle et effectué la plus grande partie de sa carrière comme journaliste aux Échos. Il a rejoint le journal Le Monde en 2012 en tant qu’éditorialiste économique. Par ailleurs, il a animé des chroniques quotidiennes de décryptage de l’économie dans les matinales de Radio Classique et d’Europe 1.

Il est le co-auteur avec Sandrine Cassini, journaliste au Monde, de l’ouvrage intitulé Bienvenue dans le capitalisme 3.0, publié chez Albin Michel en septembre 2015.

 

 

Quelles sont les nouvelles formes d’exercice de l’activité que l’on voit émerger avec la révolution numérique ?

Philippe Escande :Google, Amazon, Uber, Airbnb ou BlaBlaCar ont popularisé la notion de plates-formes ouvertes à tous ceux qui veulent partager leur voyage, louer leur appartement ou trouver rapidement un travail. Ce sont de nouveaux intermédiaires qui détruisent les intermédiaires anciens – agences immobilières, de voyages, centrales de taxis, régies publicitaires – pour mettre directement en relation offreurs de services et clients. Car la plupart de ces acteurs ont peu d’employés en direct. Uber a quelques milliers de salariés mais fait travailler plus d’un million de chauffeurs. En conséquence, cela constitue un formidable appel d’air pour le travail indépendant : livreurs, chauffeurs, mais aussi vendeurs, artisans ou même informaticiens. Le salariat ne va pas disparaître, il restera même longtemps majoritaire, mais les indépendants seront bien plus nombreux et travailleront pour plusieurs plates-formes. La majorité des chauffeurs Uber travaillent aussi pour Chauffeur Privé.

À côté de cette explosion du travail indépendant, se développe aussi une zone grise constituée de tous ces particuliers qui louent leur appartement, leur voiture ou leur perceuse et pour qui cette activité représente un appoint, généralement non déclaré, ce qui évidemment commence à irriter les concurrents officiels, les hôtels par exemple, et le fisc.

 

À moyen-long terme, pensez-vous que la révolution numérique pourrait avoir des conséquences importantes sur notre système de protection sociale ?

P. E. : Jusqu’à présent, le travail indépendant était cantonné principalement du côté des professions libérales et des artisans avec des protections sociales à géométrie variable. Les auto-entrepreneurs du numérique ne bénéficient pas de la protection traditionnelle des salariés en matière de santé, chômage et retraite. L’actuel Régime social des indépendants (RSI) est notoirement insuffisant. La question notamment de la protection chômage reste entièrement ouverte. Le problème est d’autant plus aigu que beaucoup de ces travailleurs sont des précaires à faible revenu.

 

REPÈRES

Bienvenue dans le capitalisme 3.0

Une nouvelle révolution industrielle est en marche, portée par la libéralisation financière, la mondialisation des échanges et la révolution numérique. Entreprises, administrations et salariés sont menacés. À moyen terme, nous disent Philippe Escande et Sandrine Cassini, journalistes au Monde, un emploi sur trois pourrait disparaître. Formidable opportunité – d’apprendre, d’entreprendre, de se faire connaître – et dans le même temps, véritable offensive en règle menaçant les emplois, la révolution numérique bouleverse les comportements, la façon de penser, de vivre et d’organiser la société. Sommes-nous à l’aube d’un hypercapitalisme marchand où tout sera à vendre ? Ou inversement la société va-t-elle se convertir à l’échange et au partage ? Philippe Escande et Sandrine Cassini nous convient à un voyage au cœur du nouveau monde.

 

Faut-il, selon vous, réinventer cette protection sociale à l’ère du capitalisme 3.0 ?

P. E. : C’est en effet une nécessité absolue. Les partenaires sociaux ont déjà commencé à travailler sur le thème de l’individualisation des parcours professionnels, ce qui est une façon de dire que les gens changent de travail bien plus souvent qu’auparavant et de surcroît peuvent travailler simultanément pour plusieurs employeurs. Dans le numérique, ce sont les fameux slashers qui sont livreurs le matin, cuisiniers à midi, réparateurs le soir et qui louent leur voiture en ligne pour arrondir les fins de mois. Il faut inventer une nouvelle protection pour ces nouveaux métiers, comme on a su le faire pour les métiers du spectacle avec le statut d’intermittent ou pour les journalistes avec le statut de pigiste. Au-delà, c’est probablement toute l’architecture de la protection sociale héritée de la Libération qu’il faudra revoir. Quand on voit la difficulté que l’on a pour faire accepter une réforme modeste du Code du travail, on se dit que ce ne sera pas un chemin de roses.

 

GLOSSAIRE

> Airbnb : plate-forme de location et de réservation de logements de particuliers.

> Amazon : entreprise de commerce électronique. Amazon, avec Apple, Facebook et Google, fait partie des quatre plus grosses entreprises de technologie, aussi appelées Gafa.

> BlaBlaCar : entreprise proposant une plate-forme communautaire payante de covoiturage. Le service met en relation des conducteurs et des passagers souhaitant partager un trajet et les frais associés.

> Chauffeur Privé : service qui permet de commander, dans l’heure ou à l’avance, une voiture de standing avec chauffeur de maître via une application mobile.

> Slasher : « anglicisme dérivé de slash, le signe typographique (/) présent dans la presse américaine et qui désigne des trentenaires pour qui le travail se conjugue au pluriel. Différents de ceux qui additionnent deux, voire trois, emplois par nécessité économique – le plus grand nombre –, les slashers sont des militants du cumul. » Source : L’Express

> Uber : entreprise qui, via des applications mobiles, met en relation des utilisateurs avec des conducteurs de voitures de tourisme. La réservation s’opère directement avec un Smartphone.