Réforme des retraites : vers une même unité de compte ?  

L’économiste Antoine Bozio, directeur de l’Institut des politiques publiques (IPP), a participé le 29 juin dernier à la table ronde « Quelles évolutions pour la protection sociale ? » organisée par l’Agirc-Arrco à la Maison des Arts et Métiers (Paris). Ses travaux sur la réforme de notre système de retraite ont notamment inspiré le programme du nouveau président de la République. Entretien.

Vous travaillez depuis une dizaine d’années sur la réforme du système de retraite français. Pouvez-vous nous rappeler ce que vous aviez imaginé en 2008 ?

Antoine Bozio : Le système de retraite français fait face à plusieurs problèmes. Il existe des différences entre les régimes, difficiles à expliquer, des règles variées, un soupçon d’inégalité entre les différents traitements… Une grande partie du pilotage de notre système de retraite fonctionne grâce aux mesures de désindexation mises en place à partir de la fin des années 1980, ce qui rend le système très dépendant de la croissance. Autre constat, le poids des prélèvements obligatoires – notamment ceux qui financent les comptes de retraite – est plus important en France que dans la plupart des pays voisins. Ce n’est pas un problème si les salariés qui paient ces cotisations sont convaincus qu’ils bénéficieront de droits à la retraite qui seront honorés. Les jeunes actifs notamment ne doivent surtout pas croire qu’ils paient pour les autres et qu’ils ne recevront rien.
En 2008, nous avons écrit un livre avec Thomas Piketty dont l’idée de base était l’unification des régimes. Nous avons proposé la mise en place d’un système unique, avec un taux de cotisation unique, fusionnant l’ensemble des régimes en suivant le modèle suédois. Il s’agissait d’un système à points (exprimés en euros) avec un rendement permettant de rendre très transparente l’accumulation des droits au niveau individuel et de garantir les taux de remplacement. Dans ce système, ces taux ne dépendaient plus de la croissance économique mais du taux de cotisation mis en place.

Vos positions ont évolué depuis… Pourquoi ? Que préconisez-vous aujourd’hui ?

A. B. : J’ai beaucoup présenté cette proposition après 2008 et reçu de très bonnes remarques notamment sur le fait que la transition durerait vingt ans pendant lesquels tous les systèmes cohabiteraient, ce qui ne serait pas simple. Il semble effectivement difficile de convaincre de l’utilité d’une réforme si son gain n’apparaît que vingt ans plus tard.
J’ai donc revu ma proposition. En réalité, ce qui est très important ce n’est pas que le régime soit unique ou que les taux de cotisation soient les mêmes pour tous les régimes. Mais il faut que l’unité de compte, les droits accumulés soient les mêmes. Le rendement doit être identique pour tous. Si tout le monde dispose de la même unité de compte, tout devient beaucoup plus simple, notamment pour le pilotage général du système.
La proposition à laquelle j’ai abouti conserve l’esprit de la proposition d’origine : il s’agit de parvenir à une formule de calcul unique qui repose sur un taux de rendement commun à l’ensemble du pays. En revanche, les régimes peuvent être différents, avec 
des gestions différentes… La convergence des taux de cotisation pourrait intervenir plus tard. Elle sera beaucoup plus simple une fois que l’unité de compte sera commune.
Le salarié obtiendra des garanties très fortes sur le fait que les cotisations qu’il paie donneront des droits qui seront honorés, quels que soient la situation économique et le taux de croissance.

Combien de temps va prendre une telle réforme ?

A. B. : Les retraités et les actifs à moins de cinq ans de la retraite ne seront pas concernés par cette réforme. Elle ne s’appliquera qu’aux actifs. C’est une réforme de long terme qui ne doit pas être précipitée. D’importants travaux préliminaires sont nécessaires. Il faut commencer ces travaux très rapidement pour voir l’ensemble des sujets à traiter et ils sont très nombreux.

Comment parvient-on à l’équilibre dans le système que vous préconisez ? Les mesures prises ces dernières années n’étaient-elles pas suffisantes ?

A. B. : Toute une évolution a eu lieu avec, notamment, la convergence entre l’Agirc et l’Arrco. D’une certaine façon, la réforme que je préconise s’inscrit dans le même mouvement. Beaucoup d’efforts ont également été réalisés en termes d’ingénierie de l’information. Il reste cependant une longue liste de difficultés à résoudre : pensions de réversion, droits familiaux… Il ne faut pas les minimiser. Ce n’est pas une petite réforme !
En pratique, les décisionnaires devront prendre en compte les faits au fil de l’eau – évolution de la démographie, de l’espérance de vie, des salaires – pour viser un équilibre à long terme. Cela me paraît une façon saine d’organiser le débat légitime sur le pilotage des régimes : à quel moment souhaite-t-on augmenter les cotisations pour pouvoir augmenter les droits ? Cela peut être fait de façon transparente dès lors que l’on prend en compte ces informations.
L’objectif doit être de pouvoir faire évoluer notre système de manière progressive et d’offrir aux salariés une information continue sur leurs droits à la retraite.

MINI BIO

  • Ancien élève de l’École normale supérieure et titulaire d’un doctorat en sciences économiques de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Antoine Bozio a consacré ses travaux de recherche à l’étude des systèmes de retraite et à la fiscalité.
  • Après avoir travaillé à l’Institute For Fiscal Studies à Londres (IFS), 
il a rejoint en 2011 PSE-École d’économie de Paris comme directeur de l’Institut des politiques publiques (IPP).
  • Il a reçu en 2017 le Prix du meilleur jeune économiste pour ses travaux sur l’évaluation des politiques publiques.