Union Retraite « Le bilan que je tire de mon passage au GIP est contrasté »

Alors que, cet été, le Sénat a donné le coup d’envoi au débat sur la réforme systémique des retraites, avec son Rapport sur le bilan de l’interrégimes en matière de retraite au service des assurés, Jean-Luc Izard, directeur du GIP Union Retraite jusqu’en octobre 2017(1) nous donne son point de vue sur le chemin parcouru depuis 15 ans par la communauté des 35 régimes obligatoires de retraite, au service des assurés. Entretien.

Vous avez une longue expérience dans la protection sociale, notamment dans le domaine des retraites. Quel bilan tirez-vous aujourd’hui de votre expérience de trois années au GIP Info Retraite puis au GIP Union Retraite ?

Jean-Luc Izard : Je tiens à rappeler d’abord que, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, le système français de retraite s’est considérablement réformé depuis le livre blanc de Michel Rocard de 1991. Le gouvernement et les partenaires sociaux ont su prendre des mesures qui ont permis d’éviter la catastrophe que certains annonçaient. Cela posé, le bilan que je tire de mon passage au GIP est contrasté. D’un côté je pense que nous avons fait du bon travail et que nous avons bien avancé en termes de coordination, de simplification et de mutualisation dans les relations des régimes de retraite avec leurs usagers et que nous avons bien amélioré la qualité de service inter-régimes. C’était l’objectif. L’interrégimes est devenu une réalité et la mise en place d’outils modernisés – simulateur – a permis de renforcer la visibilité du droit à l’information des assurés, introduit par la réforme de 2003. Paradoxalement pourtant, j’ai plus que jamais conscience des limites de cette action que le Sénat a soulignées dans son rapport. Pour dire les choses autrement, ce système qui fonctionne en mille-feuilles, reste illisible.

Que voulez-vous dire par là ?

J.-L. I. : En fait, je me rends compte aujourd’hui, après avoir traité d’autres dossiers de protection sociale dans le domaine de la famille ou de la maladie, par exemple, qu’il n’y a rien de plus compliqué que la retraite. Ainsi, comment mettre à la portée du grand public une réglementation requérant un très haut niveau d’expertise ? Comment faire comprendre le fonctionnement de ce système ? Le vocabulaire lui-même est trompeur et inadapté. Que veut dire « un taux plein de 50 % » ? Qu’entend-on par « pension de retraite » ? Comment interpréter l’expression « liquider une retraite » ? Pour nombre de nos concitoyens ce jargon est parfaitement incompréhensible. Au-delà, comment gérer la complexité résultant de la survivance de 35 régimes obligatoires – base et complémentaire – ayant chacun des règles de fonctionnement différentes quand certains calculent les droits en annuités et d’autres en points ? Quels objectifs privilégier – image, qualité, réduction des coûts, service client – dans une société qui ne jure que par le modèle très efficace de distribution des plateformes de type Amazon ? Comment sur les plans économique, politique, voire philosophique, concilier un objectif de contributivité – le montant de la retraite est fonction des cotisations versées – et une fonction redistributive inhérente à tout mécanisme de solidarité ? Comment maîtriser une charge qui représente 46 % des dépenses de protection sociale pour ne pas faire supporter aux générations futures un effort démesuré ?

Mais justement la révolution numérique doit tout de même faciliter cette gestion de la complexité et permettre de répondre à plusieurs de ces questions ?

J.-L. I. : C’est vrai et c’est faux. Ainsi, s’il est vrai que le développement du numérique a permis d’améliorer dans des délais très rapides le droit à l’information des assurés, puis la demande de retraite en ligne, qui représente un incontestable progrès, il faut avoir conscience qu’à l’inverse le numérique peut renforcer la complexité en creusant les écarts entre des régimes qui ont des moyens et des objectifs très différents. Les tous petits régimes ont évidemment de grosses difficultés à se mettre au niveau technologique que requiert ce type de projets de modernisation. Par ailleurs, quoi qu’on fasse pour simplifier et être plus efficaces, il y aura toujours des situations compliquées – ou difficiles au plan humain – qui imposeront un traitement individuel.

Redoutez-vous une « fracture numérique » dans vos métiers ?

J.-L. I. : Quand le compte personnel des assurés s’est mis en place, à partir de 2014-2015, j’ai été surpris par le fait que les gens s’en sont emparé très vite. Il s’est ouvert quelque 3 000 comptes par jour et contrairement à mon intuition, la moitié de ces comptes a été ouvert par des moins de 55 ans qui consultent régulièrement la situation de leurs droits. Par ailleurs, nous avons constaté que les simulateurs mis en place depuis des années fonctionnent bien. Cela signifie que ceux qui veulent de l’information peuvent l’avoir. Il reste évidemment des gens qui avaient déjà des problèmes avec des questionnaires et qui n’arrivent pas aujourd’hui à franchir la barrière du numérique. Nous devons en tenir compte et admettre que si nous réalisons des économies de gestion avec le numérique, une partie des gains réalisés doit être redéployée pour accompagner des personnes en difficulté. Nous sommes réalistes au GIP. Nous savons parfaitement que, lorsque nous engageons une opération de simplification, notre projet ne peut raisonnablement viser à régler plus de 80 % des situations.

Estimez-vous qu’il y a des marges de manœuvre sur les coûts de gestion ?

J.-L. I. : Les coûts de gestion en matière de retraite se montent à environ 4 à 5 milliards d’euros. Ce n’est pas négligeable, même si c’est relativement peu face à un montant global de pensions de retraite qui dépasse 300 milliards d’euros. Cela dit, si nous voulons réaliser davantage d’économies, il n’y a guère que deux voies possibles. Ou bien on simplifie les règles. Ou bien on mutualise.

(1) Stéphane Bonnet lui a succédé à effet du 27 novembre 2017.

Mini bio

  • Jean-Luc Izard a fait toute sa carrière dans la protection sociale. Après avoir fait ses classes à l’assurance maladie, il est nommé administrateur civil en 1999. Passé par la direction de la Sécurité sociale, il aborde le sujet des retraites, en 2008, en devenant sous-directeur des retraites et des institutions de protection sociale complémentaire, et en suivant les travaux parlementaires, puis les décrets d’application de la réforme de novembre 2010.
  • Directeur de la Caisse de retraite et de prévoyance des clercs et employés de notaires de 2012 à 2014, il succède alors à Jean-Marie Palach au poste de directeur du GIP Info Retraite, qui devient GIP Union Retraite.
  • En novembre 2017, il est nommé à la fonction de secrétaire général auprès du Haut-Commissaire à la réforme des retraites.
    •